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Les avocats doivent se doter de leurs propres plateformes juridiques

En 2016, la Legaltech s’impose sans complexe dans l’univers juridique. Alain Bensoussan, avocat et expert en droit du numérique, dirigeant du cabinet éponyme spécialisé dans le droit des technologies avancées, partage sa vision à 10 ans des plateformes juridiques en ligne. Bientôt, tous les avocats seront "dans le nuage" !


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Les plateformes juridiques en ligne (lire La Quotidienne du 26 mai 2016) bousculent les professions du droit et donc les avocats. Alain Bensoussan, avocat et membre associé de l’Incubateur du Barreau de Paris, est résolument optimiste quant à l’avenir de sa profession. Il détaille les perspectives des juristes, qui devraient sans attendre se former au langage informatique.

Quel est votre point de vue sur l’essor de la Legaltech ?

Alain Bensoussan. Je crois aux plateformes juridiques, irréversibles et présentes dans tous les secteurs (bancassurance, recherche fondamentale, etc.). C’est une nouvelle technologie qui réunit aujourd’hui le traitement automatisé de données et la production d’algorithmes, demain l’intelligence artificielle (IA). Ces plateformes (data management project) arrivent dix ans après les Etats-Unis, il était temps ! Ce sont des copies sans créativité particulière par rapport à leurs antécédents américains. L’innovation est très forte par rapport au marché français, assez faible par rapport au marché anglo-saxon. Si l'on observe ce dernier, elles vont indéniablement réussir en Europe et en France.

Comment appréhendez-vous le marché du droit actuel ?

AB. On peut résister. Des cabinets d’avocat se lancent. Ainsi, pour répondre aux besoins spécifiques des correspondants informatique et libertés (CIL) et des data protection officers (DPO) des entreprises, un département de notre cabinet a développé une plateforme, Lexing Tech, bibliothèque d’outils juridiques disponibles en mode Saas. Notre vocation est de délivrer les mêmes prestations sur le segment de la haute valeur ajoutée juridique, d’aider nos utilisateurs dans la gestion des failles de sécurité ou des contrats de très haut niveau.

Par ailleurs, il restera toujours le conseil stratégique et le contentieux. Sur ces deux segments de marché, l’intervention humaine est majeure. Elle sera attaquée par l’IA et par l’algorithmique comme c’est déjà le cas pour d’autres activités. Watson est un robot (conçu par IBM dans le but de répondre à des questions formulées en langue naturelle, ndlr) qui, ayant battu les meilleurs joueurs au Jeopardy, est aujourd’hui introduit dans le domaine de la santé et du diagnostic de cancers. Là où les professeurs de médecine se trompent une fois sur deux, il se trompe seulement une fois sur dix …

Le marché du droit n’échappera pas à cette évolution. Faut-il encore un avocat pour savoir si la blockchain est valide ou si l’horodatage est opposable ? Oui, il faudra toujours un contrat pour traiter le droit des blockchain avant que les blockchain ne fassent du droit.

Quelles sont vos prévisions ?

AB. A cinq ans, les plateformes juridiques seront dominantes. Les start-up actuelles auront amélioré la qualité de leurs contenus, elles les auront agrégés et mettront de l’IA dans ce big data. Le développement des applications risque de réduire le conseil et le contentieux. A dix ans, la médiation augmentera de manière significative sur le marché du droit. Les avocats se concentreront alors sur le très haut conseil stratégique et le contentieux haut de gamme, les dossiers d’une grande complexité, sur lesquels ils ne seront pas remplacés par des robots logiciels. Pour le reste, on se dirigera vers la « téléhumanité », c’est-à-dire un monde dirigé par des algorithmes. Le code de loi est aussi le code informatique de la loi. On peut sans difficulté écrire des algorithmes légaux et les langages informatiques auront de plus en plus de puissance. Tous les cabinets seront dans le nuage. En 2020, toute la production sera électronique. On sera passé à la téléprésence, les avocats et les clients fusionneront dans des systèmes de plateformes. Puis viendront la commande vocale et la généralisation des avatars. A terme, chaque avocat en aura un ou plusieurs.

Comment les avocats peuvent-ils s’adapter ?

AB. La seule solution pour les avocats est d'avoir leurs propres plateformes, avec des contrats réservés à telle ou telle entreprise. Il faut appréhender le métier en plateforme. Rien ne l’empêche, il suffit que l’avocat dépose un dossier auprès de son Ordre pour autorisation.

La profession réagit. En mai 2016, le Conseil national des barreaux a annoncé le lancement de la plateforme officielle de consultations juridiques à distance pour résister aux Legaltech. Elle permet à ceux qui ne peuvent créer leur plateforme de mutualiser.

Que dites-vous à vos confrères sceptiques ?

AB. Le problème n’est pas la concurrence des plateformes, c’est le déficit de capitaux.

Le grand métier de demain, c’est le nôtre car il n’y a malheureusement plus de régulation par la culture et peu par la morale. A l’avenir, le nouveau guide sera l’avocat qui doit prendre en compte la technologie pour développer sa capacité d’accompagnement. Les technologies existantes sont entre les mains d’entrepreneurs innovants et les avocats sont des entrepreneurs. Il y en aura de plus en plus et ils ne s’adresseront pas aux mêmes cibles. Nous assisterons à une hyper-concentration comme dans l’industrie et l’agriculture. Seules quelques structures seront encore capables de fournir, par leur proximité géographique, un service de qualité. Aujourd’hui, le marché français est ouvert. Les technologies utilisées par l’ensemble des Legaltech ne sont pas opaques, elles sont accessibles en open source et exploitables par des individus motivés. Le besoin juridique sera de plus en plus important. Les avocats ont tout pour réussir à l’avenir, à condition de saisir les opportunités technologiques puisque l’IA, bien plus compliquée, arrive aussi dans le monde du droit. Dans dix ans, on peut penser qu'on n’embauchera plus de juristes qui ne sachent pas coder. Les avocats doivent impérativement se former. « Python pour les Nuls » a toute sa place à côté du Code civil !

Propos recueillis par Alexandra DESCHAMPS

Alain Bensoussan est avocat et expert en droit numérique au sein du cabinet Alain Bensoussan Avocats.

Dans ce numéro de La Quotidienne, voir aussi notre dossier Droit et nouvelles technologies.

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