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Quel avenir pour la LegalTech ?

Parlera-t-on encore de LegalTech d'ici 5 ans? L'étape de la consolidation est-elle l'unique issue pour les start-up ? Entretien avec Marie Bernard, directrice de Bleu de Prusse, agence de conseil en innovation, et membre d'Open Law et de la European Legal Tech Association (ELTA).


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Lundi 1er juillet s'est tenue, au Sénat, la deuxième édition du Forum parlementaire de la LegalTech. Au cours de cet événement, organisé par la Commission des lois du Sénat, en partenariat avec l’Institut des hautes études sur la justice, le Barreau de ParisOpen Lawl’Association pour le développement de l’informatique juridique et Village de la Justice, Marie Bernard, ancienne directrice de l’innovation d’un grand cabinet d’avocats international et actuellement directrice de Bleu de Prusse, agence de conseil en innovation, membre d'Open Law et de la European Legal Tech Association (ELTA), a procédé à un état des lieux des perspectives internationales dans ce domaine. Rencontre.

La Quotidienne : Au cours de votre allocution, vous avez décrit la prolifération de la LegalTech au niveau mondial. Pour autant, le marché français dans ce secteur reste timide et souffre d’un manque d’intérêt ou de croyance de la part des investisseurs. Comment l’expliquer : mauvaise méthodologie, manque de maturité du marché, monopole des professionnels historiques ou des institutions qui ont à cœur de réguler cette évolution ?

Marie Bernard : Une telle prolifération, notamment dans le monde anglo-saxon, est due au fait que les acteurs ont pu, dès le départ, bénéficier d'un environnement favorable tant au niveau règlementaire que capitalistique. Les levées de fonds s’effectuaient de manière plus fluide et plus simple. Les levées de fonds portent sur des montants beaucoup plus importants. A titre d’exemple, le montant total des levées de fonds du marché français en 2018 est de 24, 6 millions d’euros. A l’étranger, Kira a levé à elle seule 50 millions de dollars en septembre dernier.

La taille du marché est également à prendre en considération. J'ai évoqué le phénomène de fragmentation des marchés européens pour des questions de périmètres réglementaires. Ces derniers temps, on assiste à un retour progressif aux micromarchés au niveau de chaque pays, y compris en France. Or une offre qui se développerait sur la base de niches sectorielles et/ou géographiques pose question pour le développement à long terme, et le passage à l’échelle. 

Toutes ces raisons peuvent expliquer ce décalage.

La Quotidienne :L’étape de la consolidation que vous décrivez, ce fameux passage à l’échelle, passera-t-elle uniquement par des grands groupes ou par des administrations ?

M. B. : Cela paraît vraisemblable, les grands groupes tendent stratégiquement à se positionner. La création de certains lab par ces derniers en atteste. Ce phénomène se constate en France mais aussi au niveau international. Ces entités disposent de la capacité financière pour absorber les start-up et elles le font de manière plus cohérente :  pour compléter une ligne de métier ou la moderniser. On a vu, ces 12 derniers mois, une série de rachats. Cette tendance a été lancée par les Anglo-Saxons.

Il faut souligner que le passage à l'échelle d'une start-up à une scale-up (NDRL : start-up mature mais qui n’a pas encore atteint le statut de licorne) n'est possible que dans des domaines où elle peut gagner du terrain, sur des problématiques qui sont agnostiques en termes de juridiction. On prend l'exemple de l’Allemand Leverton (NDLR : la plate-forme analyse des données structurées issues de la documentation immobilière). On s’aperçoit que la société avance et affine son offre juridiction par juridiction (NDLR : Leverton dispose de bureaux à Berlin, Londres, Delhi et New York) mais la programmation de base reste la même. Cela permet un vrai passage à l'échelle.

La Quotidienne : Est-ce que l'on parlera encore de la LegalTech dans 5 ans ?

M. B. : Comme on a pu le constater au cours des échanges de cette journée, la LegalTech est définie par certains comme l'intersection entre la technique et le juridique ; d'autres prennent le terme « LegalTech » pour les start-up de la LegalTech. Plus l'écosystème deviendra mature, plus l'association étroite entre start-up et LegalTech se dissoudra et l'on aura une variété de situations avec les pures start-up qui grossissent de façon lente (les scale-up), les produits des lab et les produits organiquement générés par les acteurs historiques. A mon avis, le lien entre LegalTech et start-up devrait donc se dissoudre d'ici 5 ans.

La Quotidienne : Vous avez décrit deux tendances sur le marché de la LegalTech : celle qui tend à développer des outils pour répondre à des besoins clients et celle qui s’attache d’avantage à la création d’outils et moins à la création de valeur. Comment les concilier ? Est-ce que cela sous-entend que demain les entreprises ne créeront que pour répondre à une demande d'un client et que le financement de l’innovation sera supporté par ce dernier ?

M. B. : C’est à la fois un risque et une chance pour éviter une forte dispersion et un effet de mode.

Les porteurs de solutions cherchent souvent à mettre une technologie à profit sans toujours vérifier en profondeur si elle correspond réellement à un marché.  L’offre précède le marché et le client n’est pas encore au rendez-vous !

Heureusement, les choses tendent à évoluer, notamment avec l’apparition du Legal Design. On se pose davantage la question du besoin utilisateur, on s’interroge sur la manière dont on peut résoudre les problématiques que cela pose tant en termes de produit qu’en termes de processus et de talents. Cette approche évite de partir sur la base d’un catalogue de solutions que l’on essaie à tout prix d’associer à son propre nom ou à sa propre marque. Certains professionnels prennent désormais un peu de recul pour essayer d’orienter en fonction des choix clients plus qu’en fonction d’une sorte de « buzz » existant au niveau du marché.

Propos recueillis par Audrey TABUTEAU



Marie BERNARD, directrice de Bleu de Prusse, agence de conseil en innovation, et membre d'Open Law et de la European Legal Tech Association (ELTA).

© Editions Francis Lefebvre - La Quotidienne