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Les conséquences de la démographie sur le conseil patrimonial

Lors des Journées notariales du patrimoine à l’université Paris-Dauphine les 3 et 4 octobre derniers, Philippe Baillot, professeur associé à l’Université de Paris 2 et ancien directeur dans une banque privée, a exposé les opportunités que la démographie peut apporter aux professionnels du conseil patrimonial.

Journées notariales du patrimoine, Université Paris-Dauphine, 3-10-2016


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Quelles conclusions peut-on tirer de l’expertise démographique ?

Philippe Baillot. La démographie apporte quelques certitudes tandis que l’activité de conseil en gestion de patrimoine connaît actuellement plusieurs changements de paradigme qui entraînent trouble et insécurité (état des finances publiques, courbe des taux longs, choc réglementaire en Europe et révolution digitale).

La démographie est une science humaine exacte, presque scientifique. Si l’on observe la pyramide des âges de la France (l’expression paraît impropre : il s’agit plutôt d’un menhir, voir ci-après), à l’horizon 2050, le sommet est plus important que la base, les personnes âgées plus nombreuses que les enfants. Cette forme tout à fait nouvelle traduit un vieillissement de l’ensemble de la population et de nos clients, en particulier les clients patrimoniaux, avec des conséquences mécaniques. Par exemple, les régimes de retraite par répartition sont en crise majeure et le système par répartition va connaître de très grandes difficultés.



Comment la pyramide des âges impacte-t-elle l’activité des conseils ?

PB. Autre conséquence, en particulier pour les notaires, les successions seront plus tardives. L’âge où l’on hérite, actuellement de 52-53 ans, reculera massivement. Les personnes qui hériteront de leurs parents ou aïeux seront, de plus en plus souvent, déjà elles-mêmes à la retraite. Le montant des successions diminuera. En raison de leur longévité accrue et du coût financier explosif de la dépendance, les survivants auront consommé leur capital pour faire face à leurs besoins et maintenir leur train de vie.

Ajoutons que les familles recomposées se multiplient puisque les individus « saucissonnent » leur vie matrimoniale au cours de leur existence biologique.

Quels autres risques peut-on identifier ?

PB. Le risque de longévité constitue une forme de nouvel oxymore. On n’imagine pas que la longévité puisse constituer un risque. C’est pourtant le cas en raison de l’allongement des espérances de vie qui aura des conséquences en matière patrimoniale. Prenons le cas, conventionnel, d’un couple de personnes mariées, âgées de 60 ans. Ils ont 50 % de chance de vivre encore à 95 ans, 25 % à 100 ans ! Cinq fois sur six le conjoint survivant est madame. A 70 ans, on ne meurt plus… La projection patrimoniale peut alors être de 30 ans. Nos générations vivent dans un autre monde affectif et patrimonial. Au temps de Balzac, la femme de 30 ans était flétrie.

Le vieillissement des détenteurs du capital emporte des conséquences. Leurs comportements patrimoniaux et financiers et leurs attentes en matière de conseil juridique ou fiscal sont différents. Il faut tenir compte d’une culture financière très perfectible, d’une appétence au risque qui décroît avec le temps et d’un besoin renforcé de protection. Demain les capitaux seront détenus par des femmes âgées. La difficulté sera de leur faire prendre des risques alors qu’elles n’ont pas encore pris conscience de leur longévité et de la nécessité de cette approche viagère. Le défi est majeur. Un énorme travail de pédagogie s’impose aux professionnels du conseil patrimonial. Le Japon est à cet égard très avancé, qui a développé la prévoyance pour couvrir le risque de dépendance.

Quelles sont les opportunités en matière de conseil ?

PB. Il faudra privilégier la transmission à cause de mort. Lorsqu’à 60 ans, l’horizon patrimonial peut être de 40 ans, de quoi peut-on être sûr pour transmettre de son vivant et risquer de survivre à son capital ? Seuls les détenteurs d’un patrimoine très significatif pourront se permettre de s’en délester sans prendre le risque de devenir dépendants de leurs enfants ou de la société. Au mieux, il faudrait transmettre la nue-propriété. En aucun cas la résidence principale parce qu’il faudra pouvoir mobiliser le capital correspondant pour financer sa situation de dépendance. Sauf deux hypothèses qui viendraient fausser la table de mortalité à l’horizon 2050, à savoir la survenance d’un nouvel épisode de « grippe espagnole » ou la submersion par l’immigration, les évidences démographiques doivent être intégrées au niveau du conseil patrimonial.

La dimension juridique est au cœur de l’activité…

PB. Oui, il existe de multiples opportunités de conseil à forte valeur ajoutée en matière d’accompagnement des personnes vulnérables. Il faut prévenir une hausse des besoins des clients en termes de protection des personnes, avec une augmentation significative à venir du nombre de placements sous tutelle ou curatelle, de mandats de protection future. Nombreux sont les individus appelés à finir leurs jours sous protection dans un établissement de soins.

Enfin, les contentieux liés à l’abus de faiblesse ou aux détournements en matière de succession vont croître. Les personnes âgées et fragiles exprimeront également plus fréquemment encore leur affection à ceux qui s’occupaient d’eux au quotidien, héritier ou non.

Quid sur le plan financier ?

PB. Les clients qui partent à la retraite ou cèdent une entreprise devront continuer à créer de la valeur avec leur patrimoine sur une période longue. Avec un horizon de vie de 4 décennies, on ne peut pas se satisfaire de voir ses économies fondre au fil de l’eau, il faut une approche viagère. Que va-t-on faire de son capital ? Quand les taux longs sont à zéro, la difficulté est de préserver, a fortiori accroître, le pouvoir d’achat de son patrimoine. Les personnes, aujourd'hui de plus en plus âgées, n’intègrent pas leur espérance de vie. Il est absurde d’avoir un patrimoine liquide au lendemain de son départ à la retraite. La contrainte est d’investir dans des placements à risque, dans des unités de compte plutôt que dans des fonds en euros qui n’offrent clairement plus les mêmes charmes que par le passé. Pour les conseils financiers, le challenge est de faire comprendre à des épargnants de plus en plus âgés que, désormais, l’absence de prise de risque aboutit à une perte certaine.

Propos recueillis par Alexandra DESCHAMPS



© Editions Francis Lefebvre - La Quotidienne